Normandie Vol Libre

Autopsie d’un accident

dimanche 26 janvier 2014 par Pierrequivole

Retour sur les circonstances de l’accident :

Ce mardi 17 décembre, nous sommes quatre à attendre que le vent monte sur le site de Londinières. Les prévisions annoncent un vent forcissant légèrement dans l’après-midi et en attendant, nous effectuons des mini ploufs réguliers histoire de rester échauffés. En milieu d’après-midi le vent forcit un peu et nous autorise à commencer des vols en rase-motte sur la pente. Denis, pilote expérimenté, attrape le premier, la zone juste sous la route où le rendement dynamique est légèrement plus fort. Je décolle une première fois à l’assaut de cette zone où il faut gratter aussitôt en sortie de décollage pour pouvoir espérer tenir.

- 1ère tentative infructueuse, j’arrive trop bas pour pouvoir espérer accrocher ce talus, demi-tour puis posé.

- 2ème tentative : je remonte me coller le plus haut possible, aile au-dessus de la tête puis me relance à l’assaut de ce petit ressaut. J’arrive avec plus de marge mais pas suffisamment à mon goût, deuxième demi-tour puis posé.

- Les 2 autres tentatives me rapprochent de la solution mais je ne veux pas partir vers la droite, sans avoir une marge de sécurité suffisante pour pouvoir faire demi-tour dans la zone des pommiers.

- La dernière tentative s’avère la bonne, je perds peu de hauteur après mon déco et arrive à gratter suffisamment pour me lancer à l’assaut de la zone où se trouve la ligne HT. Je suis concentré sur mon pilotage et arrive à choper ce talus qui me place au-dessus des arbustes qui longent la route. J’ai une réserve de hauteur suffisante pour faire demi-tour dans de bonnes conditions et replace alors seulement, dans l’ordre des priorités, « mon espace de vol » ! Où est la ligne électrique ? Je la cherche mais ne la trouve pas, je suis à la même hauteur que les fils qui se confondent dans le paysage et dans un ciel bâché sans luminosité. Je prends conscience que j’ai déjà parcouru pas mal de distance. Sans voir où est cette satanée ligne ; j’engage un demi-tour sans plus tarder. Le premier ¼ de virage me jette au visage mon erreur de jugement, la ligne est juste là, à la hauteur de ma sellette !

J’enfonce immédiatement ma commande gauche, mon aile réagit rapidement mais par effet centrifuge, je touche le premier fil au niveau de mon bassin. L’inertie engagée se poursuit et je pousse progressivement le premier câble électrique vers le second. Je n’ai pas souvenir si l’arc électrique a lieu au contact des deux fils ou si la proximité de l’un par rapport à l’autre suffit à engager le feu d’artifice. Une terrible secousse me terrasse pendant que mon virage se poursuit. A aucun moment je ne perds conscience mais découvre rapidement qu’après l’incident électrique surgit un autre problème : suite à la châtaigne (ligne de 20000V), je n’ai plus aucune maîtrise de mon corps et de mes muscles.

L’aile continue de voler mais je suis incapable de corriger ma sortie de virage. Tel un pantin sans vie, je finis mon vol, comme simple observateur. J’effectue un retour à la pente dans les barbelés et les arbustes qui bordent la route. Rapidement je retrouve l’usage de mes jambes et de mon bras gauche mais tout le côté droit reste sans vie. Je cherche à me décrocher de ma sellette mais je suis emberlificoté dans le barbelé et les arbustes. Ronan arrive en courant en se demandant dans quel état il va me retrouver !

Je retrouve progressivement des fourmillements dans ma main droite puis ma motricité revient progressivement à la normale. Je ressens une chaleur intense m’irradier le côté droit, mes vêtements ayant deux zones distinctes qui ont littéralement fondues !

Aussitôt décroché, je fais un rapide bilan des dégâts ; la brûlure est manifeste ainsi que des petits saignements au visage liés à ma rencontre avec les arbustes épineux. Je connais le protocole de la brûlure qui consiste à stopper celle-ci par un arrosage à l’aide d’une douche d’eau tiède pendant une dizaine de minutes afin de stopper la propagation de la chaleur qui détruit les tissus. Hélas, à part l’abreuvoir, pas d’eau à proximité. Je retire tous mes vêtements afin de me faire caresser par ce petit vent de 6 ou 7 degrés. Denis me donne une bouteille d’eau, mais il est difficile de m’asperger sur les zones brûlées. Il y a urgence à engager des soins et hormis mes brûlures, je me sens tout à fait bien. Je décide d’aller me faire examiner rapidement à l’hôpital le plus proche et propose à mes deux compères de s’occuper de démêler ma voile pendant que je fonce à l’hosto.

Denis et Ronan renâclent à me laisser partir seul mais je ne leur laisse pas le choix. Je monte dans ma voiture et prend la route seul en direction de l’hôpital des Cèdres de Bois Guillaume. Arrivé sur place, je passe pour un zombie sorti du royaume d’Hadès, puis une prise en charge rapide des urgences, m’envoie d’abord vers le CHU de Rouen puis vers l’Hôpital St Louis à Paris, en hélico.

Je prends progressivement conscience d’être passé à côté de la correctionnelle en laissant sur le bord de la route ma femme et mes deux enfants.

Que s’est-il passé, où ai-je déconné ?

Ma première et principale erreur fatale aura été de mal gérer les règles de priorités. A vouloir chercher à gratter à tous prix, je place mon pilotage au-dessus de tout le reste. Cette période ne dure pas longtemps mais suffisamment pour oublier que dans ce bocal de vol il y a une zone prohibée !

Mon attention n’est détournée que pendant quelques secondes qui vont suffire à organiser ma rencontre avec la ligne HT !

Ma deuxième erreur est liée à mon tempérament. J’ai plutôt tendance à minimiser les événements qui gravitent autour de moi. Après l’incident je n’aurais pas dû reprendre ma voiture seul. Je ne jette pas la pierre à Denis et à Ronan qui s’opposent à ma décision, mais bien à moi-même qui impose ma volonté. Une personne électrisée peut subir des dommages internes graves qui prennent effet que plusieurs minutes ou plusieurs heures après.

Nous le savons tous, dans la majorité des cas, c’est l’erreur humaine qui est à la base de l’accidentologie et il ne suffit bien souvent, que d’une fraction de seconde, pour enclencher une cascade d’incidents. Voler, c’est savoir gérer plusieurs facteurs à la fois en sachant hiérarchiser les causes et ses effets. Une hiérarchie qui n’a pas été respectée ce jour-là et un rappel à l’ordre tatoué jusqu’à la fin de mes jours sur mon dos !

Quelques photos de l’impact de l’arc électrique sur mon équipement ce jour là !


Combinaison sup’air : Les deux greffes de peau que j’ai subies correspondent aux 2 trous de ma combinaison. Le courant est entré par le bas et ressorti par le haut

Pierre

Mon point de vue sur la ligne électrique de Londinieres, par sylvain B.

Il est parfois difficile d’évaluer la distance horizontale comme verticale de cette ligne.
Mon repère pour faire demi tour c’est un arbre mort bien caractéristique qui se trouve à une marge, pour moi, convenable.
Je me focalise sur cet arbre et rarement sur la ligne parfois cachée par ma voile ou un autre pilote.
Pour passer au-dessus je prends pour point de repère les poteaux électriques, bien plus visibles.
Ma marge pour décider de passer de l’autre coté, c’est d’être au moins à la hauteur du poteau qui se trouve au-dessus de la route, et je m’avance vers la plaine pour avoir une vingtaine de mètres par rapport aux lignes.

S’il y a des turbulences avec un risque plus important de fermeture, j’augmente cette marge.

Attention, si le vent est travers gauche, il faut amorcer son virage avant l’arbre mort pour compenser l’inévitable dérive pendant la manœuvre.

Pour finir, si vous devez revenir à pied du virage Est, ne passez pas sous la ligne avec votre voile au-dessus de la tête , un arc peut se former.

Bon courage Pierre


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