Normandie Vol Libre

De l’intérêt d’être maniaque lors de sa prévol

mardi 4 octobre 2011 par Stéphane D.

Initialement j’avais prévu de poster cet article fin juin, en guise de post-scriptum pour mon article sur le stage SIV (ici), mais c’est passé à la trappe pour cause de préparatifs de déménagement, recherche d’appartement, etc...

La petite histoire, donc.

Mi-juin, au moment de charger ma video sur Dailymotion, je re-visionne mon film pour la n-ième fois du montage, histoire de ne pas laisser passer une coquille.

Et là, à l’instant 02:44, à la fin de ma série de wing-over pourris je tombe sur une coquille, mais pas du genre de celles que je recherchais :
- "heêin ? quoi ?? noOon !... quand même pas ?... keskecéksa ?... remets-la pour voir ???
- [Replay]
- Oh p***** de m**** !... *@[|`\^@% de # %|@]§

Le maillon de l’élévateur A de gauche... y a comme un truc qui cloche...

Maillon A, y a comme un truc qui cloche...

Et ce n’est pas une hallucination, on le retrouve à d’autres endroits comme à l’instant 3:05, encore plus ouvert...

Maillon A, y a toujours un truc qui cloche...

Oui, oui, ça s’appelle un maillon triangulaire resté ouvert...

Je reste un peu hébété pendant quelques minutes, entre incrédulité et sueur froide rétrospective, entre stupéfaction et rage d’avoir laissé passé ça.

Puis j’essaie de comprendre. A cet instant je n’ai pas ma voile sous la main, étant en période de "commutation hebomadaire" entre Normandie et Pas-de-Calais. Donc j’épluche mes fichiers vidéo bruts, faute de mieux.

Je découvre alors une utilité inattendue à ma Gopro, celle de "boite noire" enregistreur de vol :)
Tel un enquêteur du BEA je dissèque donc mes videos image par image pour déterminer à partir de quand le maillon est vu ouvert. Evidemment, en définition standard il faut savoir ce qu’on cherche pour le trouver...

Au bilan :
- Sur le 9ème et dernier vol (celui dont sont tirés les images ci-dessus, et la fin de la video) le maillon est ouvert dès le décollage, voir images ci-dessous, en sortie de déco Montmin.

En sortie déco Montmin, maillon A déjà ouvert

- Lors du vol précédent, le 8ème sur 9, donc, le maillon semble fermé au début, et ouvert à la fin (sur ce vol n°8 : 1 vrille à plat, freiné coté gauche, suivie de wing-over).

Le scénario de ce qui a créé l’ouverture du maillon est donc le suivant :
- Au cours du stage, succession de manoeuvres qui donnent des claques dans le suspentage détendu (dont : 7 décrochages, 3 vrilles...). Ceci amène le maillon à se dévisser petit à petit...
- En dernière étape, une vrille (vol 8) qui détend+claque coté gauche, suivie de wing-over qui finissent d’ouvrir le maillon en imposant un facteur de charge important et dissymétrique (sur une demi-aile)

Ca, ça répond au "comment" du dévissage.

L’autre question que je me pose c’est : comment j’ai laissé passé ce maillon ouvert lors de ma prévol ?
Une seule réponse : Montmin aux heures de pointe...
- Bon, déjà, en temps normal, j’avoue que je ne passe pas (ou plus) chaque maillon entre pouce et index à chaque prévol pour vérifier que tout le monde est bien serré à fond. Je l’ai fait à une période, quand il m’arrivait de permuter élévateurs "vol libre" et "élévateurs paramoteur à trims" sur ma Tomahawk.
- Mais en temps normal, je ne fais qu’un contrôle plus ou moins conscient, avec un regard circulaire sur les élévateurs, et "normalement" on voit bien ce qui cloche.
- Or là je n’ai rien vu. Pourquoi ? Vols 7, 8 et 9 réalisés en décollant le samedi depuis Montmin (avec le pont de l’Ascension). Grosso modo entre 50 et 100 pilotes au déco, plus proche de la centaine pour le vol 9 (après-midi ensoleillé). Préparation du matos en arrière du déco, serrés comme des sardines, suspentage démêlé en ne dépliant que demi-aile par demi-aile...
- Bref : ça n’excuse pas mais ça explique. En mode "pilote pressé dans une foule pressée" je n’ai pas vu le maillon ouvert, alors qu’il me crève les yeux chaque fois que je re-visionne ma vidéo...

Une fois que j’ai pu -enfin- déballer ma voile, j’ai pu voir la tête de la chose :

'va moins bien, le maillon...

Maillon bien déformé, et bien ouvert, au point qu’on ne peut même plus refermer le petit écrou sur le pas de vis.

Quand on compare le maillon A (déformé) à son voisin A’ resté intact, on voit qu’il s’est pris une belle claque, car le coté ouvert s’est allongé de 5mm...

Déformation de 5 mm

En tout cas, cela rassure à propos de la robustesse du matos. En effet, ma première crainte rétrospective fut par rapport à la rupture potentielle du maillon. Eh bien non seulement il est dimensionné pour tenir sans broncher sa charge normale quand il est ouvert, mais il a aussi le bon goût de résister lorsqu’on le soumet à une surcharge, en se déformant au lieu de casser ! Du moins, dans une certaine limite de nombre de surcharges... ’faut p’têt’ pas trop abuser non plus !...

Je ne sais pas dire jusqu’à quel niveau de déformation il aurait tenu, je n’ai pas essayé de le déformer plus loin. J’ai tendance à penser qu’il reste un peu de marge.

Une fois la rupture écartée, l’autre crainte rétrospective, certes moindre, concernait la sortie éventuelle d’une suspente en dehors du maillon. Et là, il y a aussi de la marge.

D’abord, la question ne se pose que dans les phases où le suspentage est détendu (sous tension, pas question d’imaginer déloger la suspente de son coin du maillon), donc concrètement sur l’aile extérieure en haut de wing-over. Et quand bien même le suspentage serait détendu, il faudrait encore passer la boucle de suspente (c’est raide...) au-delà de la surépaisseur du filetage, déjà pas évident, mais en plus avec le petit joint torique en 8 (bien raide lui aussi) qui coince les suspentes, ce n’est pas possible. J’ai essayé en forçant artificiellement la sortie de suspente, il faut tirer comme un âne ! ;-)

Risque pas de sortir toute seule, la suspente !

Donc me voilà rassuré rétrospectivement. Les concepteurs de voiles ont mis des bonnes marges de sécurité dans les détails. A l’échelle de ce dernier vol, je ne risquais pas grand-chose.

Dernier truc, qui ne m’est venu à l’esprit que 3 mois après. Pourquoi 1 seul maillon s’est-il dévissé sur les 10 (A, A’, B, C, D), alors qu’après vérification, les 9 autres étaient serrés à bloc (comme j’ai l’habitude de faire) ?

Au début de l’année j’ai envoyé ma voile en révision chez ITV. Dans le rapport de révision complet figurent les résistances à la rupture des suspentes A (basses et hautes). Pour mesurer cela, il faut évidemment tirer jusqu’à ce que ça casse, sur une suspente témoin. Et une fois cassée, il faut la remplacer. Donc ouvrir et refermer le maillon.

Sur les photos ci-dessus, en regardant bien, on voit que l’une des 2 suspentes A est jaune plus clair et plus propre que l’autre : elle est neuve (la plus proche de la sortie). Le maillon qui s’est dévissé est celui où une suspente neuve a été remplacée après contrôle. CQFD.

Il se peut que le gars ait juste revissé jusqu’au contact, au lieu de serrer comme un âne (comme moi) et cela peut expliquer la vulnérabilité supplémentaire du vissage face aux manoeuvres de pilotage/SIV.

Entendons-nous bien : je ne jette pas la pierre à qui que ce soit : ils sont responsables de leur contrôle, je suis responsable de ma prévol. Et je ne l’ai pas bien faite. La voile avait revolé plusieurs heures sans souci après la révision. Le maillon semblait vissé correctement. C’est le SIV qui a fait "déclencheur".

En guise de conclusion de ce "rapport de presqu’accident", on peut récapituler la succession d’évènements qui ont amené à cette situation potentiellement dangereuse :
- Ecart par rapport à la routine perso avec un réglage/remontage (révision) effectué par un autre mais non vérifié par rapport aux critères perso (= serrage de bourrin, à la main)
- Manoeuvres occasionnant une succession de détentes / claques dans les élévateurs (décrochages, vrilles) ce qui amène progressivement au dévissage du maillon, pas ou peu déformé à ce stade
- Facteur humain (décollage bondé, décollages à la chaine en stage) amenant une baisse de vigilance et d’exigence par rapport à la prévol, d’où une défaillance non repérée (maillon ouvert)
- Manoeuvres occasionnant un facteur de charge inhabituel dans le suspentage, le tout de façon dissymétrique (wing-over) donc chargeant en totalité une demi-aile puis l’autre, ce qui amène progressivement à une déformation et à une ouverture importante du maillon

Et on s’arrête là. J’ai pas trop rêvé de rupture suivie de désuspentage complet la nuit, mais le scénario m’a parfois traversé l’esprit, juste "pour rire"...

Heureusement que je l’ai repéré par hasard à la vidéo, sinon je ne sais pas jusqu’où je l’aurais emmené, ce maillon ouvert et tordu ! ;-)

Donc pour terminer :
- Faites gaffe, un maillon ça peut se dévisser "tout seul", moyennant facteurs de risques...
- Ajoutez les maillons triangulaires à vos points de vérification habituels, si ce n’est pas déjà le cas. A défaut de le faire pendant la prévol (ça soûle..), on peut imaginer faire ça en guise de "postvol" (il y a peu de chance qu’ils se dévissent une fois rangés dans le sac)

Stéphane


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