Normandie Vol Libre

La part du diable

jeudi 28 septembre 2017 par Sylvain B.

Le pilote expérimenté prudent, qui pratique régulièrement sur un site connu dans une aérologie de bord de mer en condition calme, avec du matériel connu et adapté, est-il en danger ?

Cette question est légitime au regard des statistiques d’accident que j’ai découvert il y a quelques années qui indiquaient que le profil type de l’accidenté était un pilote expérimenté avec une pratique régulière, dans des conditions calmes.

Depuis j’ai cherché en vain dans les statistiques et dans les rapports une explication.
Certes, en condition calme certains parapentistes ont tendance à rechercher l’excitation dans une prise de risque plus forte, mais moi je ne suis pas en quête de cette excitation ! Suis-je pour autant exsangue d’un éventuel accident ?

Après 40 ans de sport à risques en tout genre dont dix de parapente je n’ai jamais passé la porte d’un hôpital autrement qu’en tant qu’accompagnant.

Il y a environ cinq ans, grisé par mes progrès de pilotes et alerté par une série d’accidents graves autour de moi j’ai décidé de prendre en main mes marges.

Je me suis mis des curseurs avec une marge confortable en excluant la plupart des vols qui allaient au-delà de ces marges, cela a été d’autant plus facile que ce n’était pas les vols les plus passionnants.

Voilà comment j’ai procédé.

Ce schéma représente le curseur que je me suis fixé par rapport à un risque estimé sur les sites où j’ai de nombreuse heures de pratique.

Il est parfois utile d’aller au-delà de sa zone de confort pour progresser ou pour éviter l’ennui qui est aussi à lui seul un facteur de risque.
J’ai fait en sorte que lorsque je dépasse ce curseur, j’en prenne conscience, je compense par une meilleure vigilance et surtout je me pose la question si cela en vaut la peine.

Tant que je ne sous-estime pas le risque et que j’ai conscience que je suis au-delà de mes marges fixées, j’estime que je suis dans une phase de risques peu probables et les centaines de vols qui vont suivre sans la moindre alerte vont me conforter dans cette certitude.

Oui mais sauf que...

Après une longue période de mauvais temps, une éclaircie se profile, le vent annoncé semble trop faible pour pouvoir faire de "soaring" de falaise mais il est bien axé, ça vaut la peine d’essayer, après tout il n’y a pas si longtemps nous étions quelques pilotes à voir réussi à tenir avec un vent à peine plus fort.

Le décollage est une falaise de craie d’une dizaine mètres permettant de rejoindre une partie beaucoup plus haute avec un meilleur rendement.
Le vent est vraiment très faible mais je m’élance galvanisé par au pire une petite marche pour rentrer, je colle au relief des la sortie du déco. Avec le manque de vent la voile plonge, passe sous le relief, je suis trop près, les suspentes hautes s’accrochent fermement, je tape la falaise, les suspentes cassent, il ne reste qu’1 ou 2 mètres, je n’ai pas le temps de sortir les jambes je tombe violemment en position assise ! Bilan, vertèbre cassée.

Les statistiques indiqueront , un pilote expérimenté rate son décollage en bord de mer par condition calme sur un site connu.

Que s’est il passé ?

A force d’aller au delà de mon curseur même sur des temps très courts et aussi à cause d’une sur-confiance inévitable au court du temps, le curseur c’est insidieusement déplacé.
Oh pas beaucoup à chaque fois, quelques cm plus près ou quelques cm/s plus vite, toujours est il qu’au fil des années, il s’est retrouvé loin de son point de départ.

Et fatalement lors d’une prise de risque voulue et malgré ma vigilance l’incident est survenu.

Et c’est qu’une fois à terre que je me suis aperçu que mon indicateur de marge était très éloigné de ce que je m’étais fixé quelques années auparavant.
Si l’accident ne s’était pas produit là, il serait intervenu quelques temps plus tard.
Si je n’avais pas pris conscience de ça, j’aurai sûrement dit “normalement ça passe” ou bien “pas de chance”.

Que faut il en retenir ?
Avoir conscience qu’insidieusement notre curseur est repoussé par ce que j’appelle ’la part du diable’, il faut régulièrement remettre les curseurs à jour sans attendre des hypothétiques alertes.
Il faudra sûrement renoncer à des vols qui sont pourtant faisables, mais quiconque a subi la douleur d’un dos cassé ou la perte d’un proche, connaît le prix à payer de ces vols rarement fabuleux.

Prendre des curseurs facilement contrôlables comme par exemple une valeur de vitesse sur le GPS, ou bien un repère fixe à ne pas dépasser à la proximité d’un danger,. à contrario les marges type “pas trop près du relief” ou “vent pas trop fort” sont trop abstraites.
Etre vigilant aux signes qui indiquent que le curseur a bougé, remettre périodiquement ses curseurs à jour.
Ne pas donner les miettes au diable.


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